Je reproduis ici un texte d'Etienne de Jouy (1764-1846) (1), L'hermite de la Chaussée-d'Antin (2). Il provient d'une base de données de l'Institut National de la Langue Française (CNRS) (3) disponible sur la base Gallica de la BnF (4).

On y retrouve le médecin de Molière, Jean Armand de Mauvillain, en belle compagnie, pour la première de Britannicus, le 11 décembre 1669. On peut ainsi juger de la place qu'il avait dans la société de l'époque et également dans le monde des écrivains et comédiens.

 

Voici la lettre du Marquis D' Hernouville, que je certifie de tout point conforme à l' original :

Paris, ce 30 décembre 1669.

" Je profite, mon cher Comte (5), d'un rhume qui me retient depuis quelques jours au coin de mon feu pour vous donner des nouvelles de ce pays. La plus importante, et celle qui vous fera le plus de plaisir, c'est que M. De Guise a obtenu la faveur d'avoir un carreau à la messe du Roi ; il n'a pas manqué d'en profiter dimanche, et, soit dit entre nous, avec un peu trop d'éclat.

On attend monts et merveilles du Marquis De Martel, qui s'est vanté de forcer les algériens à la paix ; je n'ai pas de foi à ses almanachs. Le Duc De Vermandois vient d'être revêtu de la charge d'amiral ; Mme De La Vallière a reçu cette marque d'une faveur insigne avec la plus belle indifférence. Je suis bien de votre avis, cette femme n'est pas à sa place.

Votre frère vous a-t-il écrit que nous avions été ensemble à la première représentation de Britannicus ? (6) Quelques prôneurs de Racine m'avaient tant vanté cette pièce, que, ne pouvant avoir de loge, j'ai envoyé mon laquais à dix heures me retenir une place sur le théâtre.

J'ai cru que je n'arriverais jamais à l'hôtel de Bourgogne ; j'avais pourtant laissé mon carrosse à l'entrée de la rue Mauconseil ; mais, sans Chapelle et Mauvilain, qui connaissent tous les comédiens de Paris, je ne serais jamais parvenu à me placer. N'allez pas vous méprendre sur cet empressement du public : il y entrait encore plus de malveillance que de curiosité. J'ai été faire mes baise-mains à Mme De Sévigné dans sa loge, où se trouvaient Mmes De Villars, De Coulanges, De La Fayette, escortées du petit abbé De Villars et du frondeur de Grignan. Je vous laisse à penser si Britannicus  avait beau jeu dans cette loge. Mme De Sévigné disait l'autre jour, chez Mme De Villarceau, que le Racine passerait comme le café ; ce mot fit beaucoup rire, et tout le monde s'accorda pour le trouver aussi juste que plaisant.

Ce que j'admire surtout, c'est la présomption de cet écolier tragique, qui s'avise de vouloir faire parler les romains après notre grand, notre sublime Corneille : il y a des gens qui ne doutent de rien. Je n'ai jamais vu l'hôtel de Bourgogne aussi brillant : une aussi belle réunion méritait une meilleure pièce ; c'était à qui bâillerait au parterre, et à qui dormirait dans les loges. Je ne vous citerai pas, comme exemple, Vilandry, qui ronflait dans celle du commandeur de Souvré : depuis qu'il dîne à cette table, la meilleure de Paris, il va digérer au spectacle, haciendo la siesta , se réveille à la fin, et prononce que la pièce est détestable.

Je ne concevrai jamais quel plaisir ce brave et spirituel commandeur trouve dans la société d'un homme qui n'ouvre la bouche que pour manger. Despréaux, à côté de qui je me trouvais placé, était furieux de la froideur du parterre.

Il soutient que c'est le plus bel ouvrage de Racine ; que les anciens n'ont rien de plus beau ; que ni Tacite ni Corneille n'ont rien écrit de plus fort. Il a manqué se prendre aux cheveux avec Subligny, parce que celui-ci, dans la scène où Néron se cache derrière un rideau pour écouter Junie, n'a pu retenir un grand éclat de rire qui s' est propagé dans toute la salle. Il est probable que cette mauvaise pièce lui fournira quelque autre folle querelle , où nous rirons comme à la première. Ninon et M. le Prince étaient, avec Despréaux, les seuls qui défendissent le terrain pied à pied, mais sans pouvoir rétablir les affaires de Britannicus . Je suis curieux de savoir comment le petit rival du grand Corneille prendra cette chute ; car c'en est véritablement une. Ce qu'il y a de pis dans son aventure, c'est qu'on a remarqué des vers dont l'allusion est très claire et très audacieuse. Le Roi ne s'en est pas expliqué ; mais hier, à son lever, il a contremandé un ballet dans lequel il devait danser à Saint-Germain. Ceci pourrait bien mettre notre poète assez mal en cour ; mais aussi, que diable un poète fait-il là ?

Floridor a été sublime ; on aurait dit qu'il avait parié de faire réussir un des plus mauvais rôles qu'il ait jamais joués. Je ne vous dirai pas grand chose du plan de cette tragédie ; le moyen de bien l'entendre ? J'étais entre votre frère et le gros vicomte ! Néanmoins, vous pouvez m'en croire, cela est mauvais, décidément mauvais, quoi qu'en dise le satirique . Je suis de son avis lorsqu'il affirme " qu'un ouvrage de cette importance a besoin d'être bien écouté ; qu'il est injuste de prononcer sur une représentation au milieu des clameurs de l'esprit de parti, et du caquetage de cette foule de femmes qui viennent elles-mêmes se donner en spectacle à une première représentation. " Tout cela est généralement vrai, mais n'est pas applicable à la circonstance dont je vous rends compte.

Cette fois, Racine est bien jugé ; le dénouement de sa pièce est ce que j'ai vu de plus ridicule.
Imaginez-vous que cette bégueule de Junie va se faire vestale , comme Mme De Sennès irait se faire ursuline . A Dieu ne plaise que je veuille faire le savant ! Mais j'ai lu dans Ménage qu'il fallait d' autres formalités pour prendre le voile dans le couvent des dames de la congrégation de Vesta. J'oubliais le plus essentiel : votre Desoeuillet a joué comme un ange. Je lui ai parlé de vous dans sa loge ; mais, si vous m'en croyez, revenez vîte lui en parler vous-même ; c'est une fille pour qui la constance n'est que l'intervalle qui sépare deux fantaisies.
Si vous lisez là-bas les nouvelles à la main , vous y verrez Racine habillé de main de maître.
Le cahier qui doit parler de sa pièce n'a pas encore paru ; mais si Leclerc fait les choses en conscience, s'il sert bien le juste ressentiment de D'Olonne et de Créqui, dont il a reçu deux cents pistoles, le pauvre Britannicus paiera pour Andromaque .
Gourville a dû vous remettre les odeurs que vous m'aviez demandées pour votre jolie cousine.
Martial n'a pas voulu d'argent : il dit qu'il est en compte avec vous. Dubroussin vous embrasse. Nous avons fait chez lui le plus joli souper ! ... il n'y manquait que vous. J'ai été obligé de ramener Chapelle dans mon carrosse ; il était ivre mort : en revanche, je l'ai laissé le lendemain passer la nuit sous la table, à la pomme de pin, où il a déjà couché plus d' une fois.
Je ferai mon possible pour aller au lever dimanche prochain. Mon oncle travaille pour me faire rejoindre mon régiment ; il est possible qu'il y parvienne : alors, je vous verrais à mon passage. J'aimerais bien mieux que ce fût ici. Dans tous les cas, croyez que je fais état d'être et de me dire au nombre de vos amis. "
 
H.
 
(1) Victor-Joseph-Étienne de JOUY (1764-1846), élu à l'Académie Française le 11 janvier 1815. Il est l'auteur du livret de l'opéra de Rossini " Guillaume Tell " 
 
(2 L'hermite de la Chaussée-d'Antin avec la collaboration de Jean-Toussaint Merle (1782-1852)
 
(3) Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF)
 
Num. BNF de l'éd. de, Paris : INALF, 1961- (Frantext ; M677Reprod de l'éd. de, Paris : Pillet, 1815
 
(5)  lieutenant général Gaston de Mornay, comte de Montchevreuil
 
(6) Jouaient dans cette pièce : 
Mlle Alix Faviot, épouse de Vin dite Des Oeillets (1620 - 25 octobre 1670) dans le rôle d'Agrippine
Sieur Noël Lebreton de Hauteroche (1617 - 14 juillet 1707)
Françoise Jacob, épouse Ennebaut (d') (03 novembre 1642 - 27 mars 1708) dans le rôle de Junie
Josias de Soulas, sieur de Primefosse dit Floridor (1608 - août 1671) dans le rôle de Néron